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Savez-vous comment l’on nomme une personne apprenant à jouer du carnyx en solitaire ?
 
Un autobibracte.
 
 
Petite gauloiserie douteuse de celtophile. Faites excuse pour le mauvais goût. L’humour archéologique peut vite devenir effrayant…
 
Autant que l’était le son d’un carnyx ? Certainement pas ! D’ailleurs, qu’est-ce qu’un carnyx ?
 
 
 
Le carnyx est la trompe de guerre des Celtes, constituée d’un long tube vertical muni d’un pavillon perpendiculaire. Ce dernier, zoomorphe voire chimérique, adoptait généralement la forme de la hure d’un sanglier, et plus rarement celle d’une autre protomé animale (on a parlé d’instruments « à l’effigie de monstres draconiformes »). On sait depuis des découvertes et recherches récentes que la longueur du tube vertical, les oreilles gigantesques et la présence d’une languette métallique vibrante dans la gueule du suidé, permettaient d’amplifier le son et de lui donner un aspect terrifiant, vrombissant.
 
 Denario serrato di M Aurelius Scaurius con Bituitos e carn
 Denier de M. Aurelius Scaurus, sur lequel nous voyons Bituitos, roi des Arvernes,
sur un char de guerre, nu, armé d'une lance et muni d'un carnyx.
Extrême fin du IIe siècle av. J.-C.
 
 
Le nom de cet instrument de musique aérophone nous est parvenu par un texte du XIIe siècle, dans sa graphie grecque Κάρνυξ, grâce au passage en revue des instruments antiques par Eustathe de Thessalonique (Scholie sur l’Iliade, 1139, 50-52). Le byzantin Hesychius nous transmet la forme semblable Κάρνον, visiblement en possession des mêmes sources.
 
Il s’agit vraisemblablement du même instrument que les « trompettes spéciales et barbares » mentionnés par Diodore de Sicile (Bibliothèque historique, V, 30). Il ne semble pas y avoir d’équivalent latin de cette trompe celtique ; raison pour laquelle Jules César (Guerre des Gaules, VII, 81, 3) nous parle des tubae gaulois, au sens générique du terme, lors du siège d’Alésia en 52 av. J.-C. Hirtius, continuateur de l’œuvre césarienne, nous parle même de la convocation à l’assemblée guerrière des Bellovaques en 51 av. J.-C. « au son des trompettes » (BG, VIII, 20, 2). A. Deyber pense qu’il s’agit des fameux carnyx (DEYBER 2009, pp. 219-220).
 
D’autres auteurs antiques grecs ou romains témoignent de ces trompes employées sur les champs de bataille. Visiblement, leur utilisation au combat a frappé les esprits méditerranéens. Car, contrairement aux musiques militaires des armées grecques ou romaines, simplement destinées à transmettre des ordres et des signaux tactiques, les carnyx gaulois semblent être en sus des instruments sacrés à vocation apotropaïque et stimulante. C’est-à-dire, pour utiliser des termes moins barbares, que les carnyx étaient utilisés pour impressionner, effrayer l’ennemi, dans un tumulte général constitué de chants guerriers, de péans, de cris, d’insultes, d’une auto-glorification du guerrier et de ses ancêtres, de danses rituelles, d’entrechoquements d’armes métalliques (1), de grimaces… et pour motiver le combattant celte, le faire atteindre la fameuse « furor », la folie guerrière (le faerg irlandais, sorte de transe guerrière morbide)… Nous pouvons imaginer l’effroi des adversaires rien qu’aux sons produits par les répliques expérimentales de carnyx (confer les enregistrements, infra). La guerre psychologique ne date pas d’hier. Nous reviendrons sur ces prolégomènes aux combats dans un prochain article de vulgarisation sur le blog de Cerda (notamment sur la nécessité de s'interroger sur le tumultus gallicus : s'agit-il d'un topos sur les Gaulois, comme le pense Alain Deyber (DEYBER 2009, p. 317)).
 
Tite-Live, lui, nous exprime le sentiment de terreur véhiculé par les armées gauloises (Ab Urbe condita libri, XXXI, XXXII), et nous parle aussi du chant triomphal entonné après la décapitation de l’ennemi par les Sénons, en 295 av. J.-C., lors de leur victoire sur l’armée romaine près de Clusium (Ab Urbe condita libri, X, 26). Un témoignage confirmé au cours de La Tène moyenne (250 à 140 av. J.-C.) par Diodore de Sicile (Bibliothèque historique, V, 29), et corroboré par la numismatique, avec l’exemple réputé d’une monnaie éduenne en argent présentant sur sa face revers un guerrier muni d’un carnyx, d’une enseigne au sanglier et d’une tête coupée. Polybe, quant à lui, dans ses Histoires, parle de cors et de trompettes, de clameurs et de chants de guerre émanant des rangs des Gaulois cisalpins (II, 29, 68).
 
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Monnaie éduenne au nom de Dumnorix, avec au revers un guerrier armé d'une épée,
tenant une tête coupée, une enseigne au sanglier et un carnyx. Ier siècle av. J.-C.
 
Il est intéressant de constater que les textes antiques s’étant fait l’écho de cet instrument sont à la fois précis et lacunaires. Cette entrée en matière sur le champ de bataille semble les avoir impressionnés de manière générale.
 
 
 
Côté iconographique, le carnyx est connu par différents documents. Les monnaies, tardives, évidemment, avec la pièce frappée au nom de Dumnorix évoquée précédemment, quelques deniers romains représentant des trophées militaires (preuve s’il en est, et du caractère guerrier, et de l’aspect identitaire, de cet instrument de musique) ou encore cette représentation d’un cavalier brandissant un carnyx sur les monnaies britanniques des Trinovantes, aux noms de Tasciovanus et de Sego…
 
La chose architecturale n’est pas en reste, puisque les carnyx sont en bonne place sur le trophée galate stéréotypé édifié par Attale Ier dans la seconde moitié du IIIe siècle av. J.-C. au sein du sanctuaire d’Athéna Niképhoros de l’acropole de Pergame (actuelle Turquie). L’arc d’Orange (2), élevé à la gloire des victoires tibériennes au début du Ier siècle ap. J.-C. présente également, entre boucliers, lances et épées, des enseignes de guerre et des carnyx. La colonne Trajane montre également des carnyx, même s'il s'agirait d'un trophée d'armes sarmates.
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 Focus sur la colonne Trajane. Trophée d'armes sarmates,
présentant notamment un carnyx. 110-113 ap. J.-C.
 
 Arch-of-Orange-1.jpg
Détail de l'arc d'Orange, avec un faisceau de carnyx.
Début du Ier siècle ap. J.-C.
 
 
D’autres objets fournissent des sources indirectes sur les carnyx, comme l’éminent chaudron en argent de Gundestrup (Jutland, Danemark), daté de la première moitié du Ier siècle av. J.-C. (3). Le chaudron montre un défilé militaire, avec notamment trois joueurs de carnyx, menés par un chef d’orchestre (DEYBER 2009, p. 322). Un carnyx sous forme de pendeloque a également été mis au jour dans la sépulture n°9 de la nécropole de Bouy « Chemin de Vadenay » (Marne), au sein d’un ensemble de six pendeloques en bronze, datée de La Tène finale (KRUTA 2000, p. 488). Une figurine tenant un carnyx a été retrouvée également sur l'oppidum boïen de Stradonice, en République tchèque, et serait vraisemblablement datée du Ier siècle av. J.-C. 
 
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Plaque principale du chaudron de Gundestrup. Ier siècle av. J.-C. 
 
 
Les sources archéologiques directes, les « vrais » carnyx, sont moins fréquentes. Un fragment de pavillon localisé à Mandeure (Doubs) daté du Ier siècle ap. J.-C., la tête en bronze travaillée au repoussé retrouvée hors-contexte à Deskford (Ecosse), le carnyx en tôle de bronze découvert dans le dépôt de Kappel (Bad Buchau, Bade Wurtemberg, Allemagne) et daté du Ier siècle av. J.-C., un élément tubulaire isolé à Dürnau…
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  Le pavillon du carnyx de Mandeure. Ier siècle ap. J.-C.
 
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Le carnyx de Deskford.
 
Et, depuis 2004, une découverte exceptionnelle à Tintignac (Naves, Corrèze), sous la houlette de C. Maniquet (voir son blog en bibliographie) : sept carnyx incomplets, délibérément mutilés, au sein d’un sanctuaire ayant également livré des armes fonctionnelles et d’apparat (des casques…), ainsi que des enseignes de guerre (une tête de cheval…)… Ces trompes, de la taille d’un homme, étaient, pour six d’entre elles, dotées d’un pavillon en forme de hure de sanglier ; tandis qu’une seule présentait une tête serpentiforme. Un dépôt qui serait daté entre le IIIe siècle av. J.-C. et la fin du Ier siècle av. J.-C. (les datations font encore débat). La particularité de ces carnyx, par rapport aux découvertes anciennes (début XIXe s. pour Deskford, début XXe s. pour Kappel, etc.), ce sont les oreilles démesurées des monstres qui ont été globalement préservées des aléas du temps. A la lumière de ces trouvailles, deux objets mystérieux, faussement interprétés comme appartenant à des chars de guerre, découverts sur le site de La Tène… ont pu être revus comme des oreilles de carnyx (l’une d’elles mesure 45 centimètres de longueur) ! Idem en ce qui concerne une tombe mise au jour à Abentheuer Hütte (Allemagne) ayant livré une paire d’oreilles. (MANIQUET 2009, pp. 197-217)
 
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 Le dépôt comprenant les carnyx de Tintignac. IIIe au Ier siècles av. J.-C.
 
 
670x510 4644 vignette Carnyx-dessous 
L'un des carnyx de Tintignac.
 
Différents reconstituteurs ont réalisé des répliques de ces carnyx. Ceux de Tintignac ont déjà au moins été reproduits par Franck Mathieu (Archeo'Art et chef des Leuki), par Stefan Jarochinski (Noricum Replikate), par le dinandier Jean Boisserie, par Matteo Luca ou encore par Sonja Souvenir. Plusieurs troupes de reconstitution gauloise expérimentées sont équipées, essentiellement avec les carnyx de Mandeure ou Deskford (avant les découvertes de Tintignac), comme par exemple les Ambiani, Leuki ou le groupe Carnyx.
 
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 Carnyx des associations Ambiani, Carnyx et Leuki.
 
 
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Un article de journal parlant de la reconstitution
 d'un carnyx de Tintignac par le dinandier Jean Boisserie.
 
Des carnyx ont été réalisés depuis le début du XXe siècle, notamment à l’initiative de F. Behn… et des concerts ont même déjà été donnés. Et le son d’un carnyx, ça ressemble à cela :
 
 
 
     
 
Ce qui soulève la question de savoir qui soufflait dans ces trompes exceptionnelles… des bardes ? Quels types de morceaux étaient joués ? Les harmonies et sons étaient-ils sciemment différents d’un instrument à l’autre ? Nous touchons là au domaine du patrimoine immatériel, en souffrance pour l’époque gauloise.
 
 
 
Dans tout cela, ce qui est certain, c’est qu’un jour, oui, un jour, le carnyx de notre teuta soufflera dans les montagnes.
 
(1)   Dont le bruit était parfois rehaussé par des grelots fixés aux talons des lances, si l’on en croit le témoignage de Dion Cassius à propos d’une tribu écossaise (Histoire romaine, LXXVII, 1, 3) ;  ou les découvertes de quelques sépultures laténiennes dans la zone alpine, livrant différentes sonnailles à fixer peut-être aux harnachements des chevaux ou des chars…
 
(2)   Notons, au passage, que l’expression « arc de triomphe », régulièrement empruntée, est erronée dans le cas des arcs monumentaux antiques.
 
(3)   Cet objet est, de par sa facture, ordinairement rattaché à l’art istro-pontique du milieu thraco-gète du sud-est de l’Europe. La thématique développée permet toutefois de le rattacher à l’iconographie celtique. On opte actuellement pour l’hypothèse d’un commanditaire celtique, avec son répertoire iconographique, mais pour une réalisation thraco-gète (KRUTA 2000, p. 652).
 
 
Bibliographie :
 
Collectif 1993 : Le carnyx et la lyre : archéologie musicale en Gaule celtique et romaine : Besançon Musée des beaux-arts et d'archéologie 4 septembre - 22 novembre 1993, Orléans Musée historique et archéologique de l'Orléanais 18 décembre 1993 - 23 février 1994, Evreux Musée de l'Ancien Evéché 26 mars - 30 mai 1994, Musée des beaux-arts et d'archéologie, Besançon, 1993, 112 p. 
DEYBER 2009 : DEYBER A., Les Gaulois en guerre : stratégies, tactiques et techniques. Essai d'histoire militaire (IIe – Ier siècles av. J.-C.), Errance, Paris, 2009, 526 p.
HUNTER 2009 : Hunter F., Une oreille de carnyx découverte à La Tène, in HONEGGER M., RAMSEYER D., KAENEL G., ARNOLD B., KAESER M.-A. (dir.), Le site de La Tène : bilan des connaissances - état de la question, Actes de la Table ronde internationale de Neuchâtel, 1-3 novembre 2007, Archéologie neuchâteloise, 43, Neuchâtel, Office et musée cantonal d'archéologie, 2009, pp. 75-86.
MANIQUET 2009 : Maniquet C., Le dépôt du sanctuaire de Tintignac à Naves : de nouvelles références pour le site de La Tène, in HONEGGER M., RAMSEYER D., KAENEL G., ARNOLD B., KAESER M.-A. (dir.), Le site de La Tène : bilan des connaissances - état de la question, Actes de la Table ronde internationale de Neuchâtel, 1-3 novembre 2007, Archéologie neuchâteloise, 43, Neuchâtel, Office et musée cantonal d'archéologie, 2009, pp. 207-218.
MANIQUET, LEJARS et alii 2011 : MANIQUET C., LEJARS T., ARMBRUSTER B., PERNOT M., DRIEUX-DAGUERRE M., MORA P., ESPINASSE L., en collaboration avec ADAMSKI F., CAMPODONICO S. et PICCARDO P., Le carnyx et le casque-oiseau celtiques de Tintignac (Naves-Corrèze). Description et étude technologique, Aquitania, 27, 2011, pp. 63-150.
L'exposition Kunst der Kelten à Berne en 2009. 
 
Remacle.org pour les textes antiques. 
Pour recopier cet article, merci de nous contacter : cerda.artisanat@gmail.com

 

De même, en cas de remarque, réclamation ou tout autre commentaire ; dont nous prendrons naturellement compte. Ce court article a vocation à vulgariser et à transmettre avant toute chose, ne l’oublions pas.

 

 
Tag(s) : #Protohistoire et histoire, #Armement, #Musique

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