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Lorsque l’on évoque le sujet des femmes guerrières chez les Celtes, les débats peuvent vite devenir animés dans le milieu de la reconstitution, pour rester dans l’euphémisme, et se scindent vite entre tenants de régimes antiques ultra-phallocratiques (« il n’y en avait aucune ») et convaincus de l’égalitarisme (« elles combattaient nécessairement, à l’égal des hommes »). La réalité est visiblement plus complexe à appréhender.

 

Archéologiquement, les sépultures laténiennes demeurent insuffisamment exploitées sur la question du sexe des porteurs d’armes. Cela ne signifie pas qu’elles soient muettes : une compilation des données à l’échelle de l’Europe tempérée et une reprise systématique des données anthropologiques au sein des ensembles clos présentant des militaria serait éminemment intéressante. Nous ignorons si ce dossier a été ouvert à large échelle.

 

Faute de données publiées sur la question, et à défaut plutôt qu’en complément, les sources littéraires antiques nous renseignent sur trois femmes ayant pris part à des activités martiales. Trois noms féminins pour une pléthore de mentions de chefs de guerre et héros masculins.

 

Courte anthologie de la question.

 

 

 

 

Boudicca.

 

 

 

• La plus fameuse, Boudicca (ou Boadicée), était reine des Icéniens britanniques. Epouse de Pratsutagos, roi de ce même peuple britto-romain vers le milieu du Ier siècle ap. J.-C., localisé dans l’actuelle région du Norfolk. Elle conduisit au combat l’armée brittone en 61 ap. J.-C., contre les troupes d’occupation et les colons romains, après qu’elle et ses deux filles aient été maltraitées par des Romains. Au XIXe siècle, Boudica est devenue un symbole fort de liberté pour l’Angleterre, comme peuvent l’être Vercingétorix en France, Arminius en Allemagne ou Divico en Suisse.

 

Deux auteurs nous parlent de cette femme exceptionnelle : Tacite (Annales, XIV, 31-38 ; Agricola, 16) et Dion Cassius (Histoire romaine, LXII).

 

Tacite nous relate les évènements, de manière assez sommaire.

 

« Le roi des Icéniens, Prasutagus, célèbre par de longues années d'opulence, avait nommé l’empereur son héritier, conjointement avec ses deux filles. Il croyait que cette déférence mettrait à l'abri de l’injure son royaume et sa maison. Elle eut un effet tout contraire : son royaume, en proie à des centurions, sa maison, livrée à des esclaves, furent ravagés comme une conquête. Pour premier outrage, sa femme Boadicée est battue de verges, ses filles déshonorées : bientôt, comme si tout le pays eût été donné en présent aux ravisseurs, les principaux de la nation sont dépouillés des biens de leurs aïeux, et jusqu'aux parents du roi sont mis en esclavage. Soulevés par ces affronts et par la crainte de maux plus terribles (car ils venaient d'être réduits à l'état de province), les Icéniens courent aux armes et entraînent dans leur révolte les Trinobantes et d'autres peuples, qui, n'étant pas encore brisés à la servitude, avaient secrètement conjuré de s'en affranchir. L'objet de leur haine la plus violente étaient les vétérans, dont une colonie, récemment conduite à Camulodunum, chassait les habitants de leurs maisons, les dépossédait de leurs terres, en les traitant de captifs et d'esclaves, tandis que les gens de guerre, par une sympathie d'état et l'espoir de la même licence, protégeaient cet abus de la force. Le temple élevé à Claude offensait aussi les regards, comme le siège et la forteresse d'une éternelle domination ; et ce culte nouveau engloutissait la fortune de ceux qu'on choisissait pour en être les ministres. Enfin il ne paraissait pas difficile de détruire une colonie qui n'avait point de remparts, objet auquel nos généraux avaient négligé de pourvoir, occupés qu'ils étaient de l'agréable avant de songer à l'utile. » (Tacite, Annales, XIV, 31)

 

[…]

 

« Boadicée, montée sur un char, ayant devant elle ses deux filles, parcourait l'une après l'autre ces nations rassemblées, en protestant "que, tout accoutumés qu'étaient les Bretons à marcher à l'ennemi conduits par leurs reines, elle ne venait pas, fière de ses nobles aïeux, réclamer son royaume et ses richesses ; elle venait, comme une simple femme, venger sa liberté ravie, son corps déchiré de verges, l'honneur de ses filles indignement flétri. La convoitise romaine, des biens, était passée aux corps, et ni la vieillesse ni l'enfance n'échappaient à ses souillures. Mais les dieux secondaient enfin une juste vengeance : une légion, qui avait osé combattre, était tombée tout entière ; le reste des ennemis se tenait caché dans son camp, ou ne songeait qu'à la fuite. Ils ne soutiendraient pas le bruit même et le cri de guerre, encore moins le choc et les coups d'une si grande armée. Qu'on réfléchît avec elle au nombre des combattants et aux causes de la guerre, on verrait qu'il fallait vaincre en ce lieu ou bien y périr. Femme, c'était là sa résolution : les hommes pouvaient choisir la vie et l'esclavage." » (Tacite, Annales, XIV, 35)

 

 

 

 

 

Boudicca.

 

 

 

« 1. C'est par des propos de ce genre que les Bretons s'excitaient mutuellement. Une femme de sang royal, Boudicca, prit la tête du mouvement - chez eux le sexe ne fait pas question quand il s'agit de commander !- et, tous ensemble, ils partirent en guerre. Ils traquèrent nos soldats éparpillés dans les fortins, défirent nos garnisons, envahirent la colonie, symbole pour eux de l'asservissement. La colère des vainqueurs ne renonça à aucune forme de la cruauté propre aux âmes barbares.
2. Apprenant le soulèvement de la province, Paulinus intervint immédiatement, sans quoi la Bretagne aurait été perdue : l'issue heureuse d'une seule bataille y rétablit la soumission ancienne. Toutefois nombre de Bretons restaient sous les armes : tourmentés par la mauvaise conscience de leur défection, ils craignaient, à titre individuel, que le légat, tout en étant un homme d'exception, ne se montrât intraitable lors de leur capitulation et ne se vengeât impitoyablement de l'outrage commis par chacun d'eux.
3. C'est pourquoi il fut remplacé par Petronius Turpilinus, perçu comme plus compréhensif : n'ayant pas eu à souffrir des méfaits de l'ennemi, il ne pouvait que se montrer plus accessible à son repentir. Il remédia aux désordres antérieurs sans prendre aucun autre risque, et remit la province à Trebellius Maximus. 4. Ce dernier, plus nonchalant, n'avait aucune expérience militaire. Il garda la province en main tout en l'administrant avec une certaine bienveillance. 5. A leur tour, les Barbares apprirent à fermer les yeux sur les vices et leurs attraits, et la guerre civile fournit un excellent prétexte pour persévérer dans l'inertie. Mais le malaise survint avec la mutinerie de l'armée, qui, habituée aux expéditions, se relâchait dans l'inaction. 6. Trebellius n'évita la colère des soldats que par des faux-fuyants et des dérobades. Déshonoré, avili, il ne garda bientôt plus qu'un semblant de pouvoir et, comme si les troupes avaient négocié leur indiscipline et leur chef son salut, les désordres prirent fin sans effusion de sang.
7. La guerre civile durait encore quand vint Vettius Bolanus, qui n'importuna guère la Bretagne pour y rétablir la discipline : même manque de réaction à l'égard de l'ennemi, toujours autant d'effronterie chez nos soldats; seulement Bolanus dans sa probité ne se rendit odieux par aucun méfait et la sympathie qu'il inspirait lui tenait lieu d'autorité.» (Tacite, Agricola, 16)

 

 

 

Boudicca Harangued by the Iceni par Henry Courtney Selous, 1843.

 

 

Dion Cassius, en revanche, consacre une part importante de son livre soixante-deuxième à la description de sa personne et de ses actes, en l’an 814 de la fondation de Rome :

 

« […] Mais le chef qui les excita surtout, qui les décida à la guerre contre les Romains, qui fut jugé digne d'être à leur tête et qui les commanda durant toute la guerre, ce fut Bunduica, femme bretonne, de race royale et d'un courage au-dessus de son sexe. Elle rassembla une armée d'environ cent vingt mille hommes, et monta sur une tribune faite, à la manière des Romains, avec de la terre détrempée. Sa taille était grande, sa figure farouche, son regard perçant; elle avait la voix rude; elle laissait tomber jusqu'au bas du dos son épaisse chevelure d'un blond prononcé, et portait un grand collier d'or; sur son sein était serrée une tunique de diverses couleurs, et par dessus s'attachait avec une agrafe une épaisse chlamyde. » (Dion Cassius, Histoire romaine, LXII)

 

Dans tous les cas, il faut tenter d’aborder la question avec des pincettes. Se rappeler, déjà, que tout cela se déroule en contexte insulaire et post-conquête. Une situation tantôt proche, tantôt éloignée du milieu celtique continental au temps de l’indépendance. C’est sans compter également que les évènements sont vus à travers le prisme latin. Les études sur cette personnalité depuis sa redécouverte « moderne » ne permettent plus tant de distinguer le mythe de la réalité. Les nombreuses appropriations du personnage dans la culture populaire (qu’il s’agisse de musique avec Henri Purcell, de sculpture avec la statue londonienne de la gare de King’s Cross, de peinture avec John Opie, de cinéma, de jeux vidéos, de littérature romanesque, scolaire ou de bande dessinée…) brouillent encore notre perception et fécondent notre imaginaire. Il faut nécessairement avoir une réflexion sur l’aspect quasi mythique que peut avoir ce récit. Le viol par des Romains, suivi d’une vengeance, est un thème d’ailleurs « récurrent », puisque sur trois femmes guerrières connues, deux cas sont similaires.

 

 

 

 

La reine Boudicca conduisant les Brittons contre les Romains.

 

 

• Chiomara est en effet également réputée pour un cas de viol, même s’il est moins célèbre que celui de Boudicca. Elle était l’épouse d’Orgiagon, tétrarque des Tolistobogiens galates, l’un des trois peuples celtes de la Communauté des Galates (avec les Tectosages et les Trocmes) qui vivait à proximité de la Bithynie et d’une partie de la Phrygie, en Asie Mineure (sur le territoire actuel de la Turquie). Capturée par les Romains en 189 av. J.-C., probablement à la bataille du mont Olympe, elle venge son honneur outragé à Ancyre en faisant décapiter par les serviteurs qui lui apportaient la rançon le centurion qui avait attenté à sa vertu. Retrouvant Orgiagon, son mari, elle lui jette à ses pieds la tête de celui qui l’avait violée.

 

« Ce dernier avait le dessein d'attirer à lui toute l'autorité en Galatie, et il trouvait dans son expérience et dans son caractère de puissantes garanties de succès. C'était en effet un homme d'une âme élevée, plein de générosité, de prudence dans les conseils, de politesse dans la conversation. Enfin il avait une qualité bien importante chez les Galates: le courage, l'intrépidité sur le champ de bataille.

Cnéus et les Romains battirent les Gaulois, et Chiomara, femme d'Ortiagon, se trouva parmi les prisonnières tombées au pouvoir du vainqueur. Un centurion, qui s'était emparé d'elle, usa de l'occasion en soldat et lui fit violence. C'était un homme grossier, également passionné pour la débauche et pour l'argent : la cupidité fut la plus forte. On lui avait promis une grosse somme pour la rançon de la captive, et, afin de la rendre, il conduisit un jour cette femme en un endroit qu'une rivière coupait en deux ; mais à peine les Gaulois eurent-ils, au delà de la rivière, remis au centurion l'or convenu et reçu Chiomara, qu'elle fit signe à l'un d'eux de le frapper au moment où elle l'embrasserait et lui dirait adieu. Le Gaulois obéit et coupa la tête du Romain, qu'elle saisit et emporta enveloppée dans sa robe. Introduite près de son mari, elle lui jeta cette tête devant les pieds. Ortiagon étonné, lui dit : « Femme, la fidélité est une belle chose. - Oui, répondit-elle ; mais il est encore plus beau qu'il n'y ait qu'un seul homme ayant joui de moi qui voie la lumière. » J'ai eu l'occasion de parler à cette femme à Sardes et d'admirer sa sagesse et sa grandeur d'âme. » (Polybe, Histoires, XXI, 38)

 

« [24] [1] Restait toute une seconde guerre avec les Tectosages. Le consul marcha contre eux, et, au bout de trois journées, arriva à Ancyre, grande ville de la contrée, dont les ennemis n'étaient qu'à dix milles. [2] Pendant la halte qu'il y fit, une captive se signala par une action mémorable. C'était la femme du chef Orgiago ; cette femme, d'une rare beauté, se trouvait, avec une foule de prisonniers comme elle, sous la garde d'un centurion, homme avide et débauché, vrai soldat. [3] Voyant que ses propositions infâmes la faisaient reculer d'horreur, il fit violence à la pauvre captive que la fortune de la guerre mettait en sa puissance. [4] Puis, pour pallier cette indignité, il flatta sa victime de l'espoir d'être rendue aux siens, et encore ne lui donna-t-il pas gratuitement cet espoir, comme eût fait un amant. Il fixa une certaine somme d'or, et, pour ne mettre aucun des siens dans sa confidence, il permit à la captive de choisir un de ses compagnons d'infortune qui irait traiter de son rachat avec ses parents. [5] Rendez-vous fut donné près du fleuve: deux amis de la captive, deux seulement, devaient s'y rendre avec l'or la nuit suivante pour opérer l'échange. [6] Par un hasard fatal au centurion, se trouvait précisément dans la même prison un esclave de la femme; elle le choisit et à la nuit tombante, le centurion le conduisit près des postes. [7] La nuit suivante, se trouvent au rendez-vous les deux parents, et le centurion avec sa captive. [8] On lui montre l'or; pendant qu'il s'assure si la somme convenue y est [c'était un talent attique], la femme ordonne, dans sa langue, de tirer l'épée et de tuer le centurion penché sur sa balance. On l'égorge, on sépare la tête du cou, [9] et, l'enveloppant dans sa robe, la captive va rejoindre son mari Orgiago, qui, échappé du mont Olympe, s'était réfugié dans sa maison. Avant de l'embrasser, elle jette à ses pieds la tête du centurion. [10] Surpris, il lui demande quelle est cette tête, que veut dire une action si extraordinaire chez une femme. [11] Viol, vengeance, elle avoua tout à son mari ; et, tout le temps qu'elle vécut depuis [ajoute-t-on], la pureté, l'austérité de sa conduite, soutint jusqu'au dernier moment la gloire de cette belle action conjugale. » (Tite-Live, Histoire romaine, XXXVIII, 24)

 

 

 

Cartimandua.

 

 

• Troisième de cette liste, Cartimandua, ou Cartismandua, était reine des Brigantes de l’île de Bretagne vers 50-70 ap. J.-C. (encore une fois en contexte insulaire « post-»conquête – de 43 à 84 ap. J.-C.). Favorable aux Romains, elle leur livra Caratacos, roi des Atrébates de l’île de Bretagne, fils de Cunobelinos, roi des Trinovantes et frère de Togodumnos. Ce dernier s’était réfugié chez elle après sa défaite chez les Ordovices. Elle divorça de Venutios, opposé à Rome. Ce dernier, en 69 ap. J.-C., s’était placé à la tête d’une faction des Brigantes, pour combattre Cartimandua, alliée des Romains. Ce soutien lui assura la victoire. Elle épousa en secondes noces son écuyer, Vellocatos (« Celui qui est très bon au combat »).

 

« Caractacus trahi

XXXVI. Le malheur appelle la trahison : Caractacus avait cru trouver un asile chez Cartismandua, reine des Brigantes ; il fut chargé de fers et livré aux vainqueurs. C'était la neuvième année que la guerre durait en Bretagne. La renommée de ce chef, sortie des îles où elle était née, avait parcouru les provinces voisines et pénétré jusqu'en Italie. On était impatient de voir quel était ce guerrier qui, depuis tant d'années, bravait notre puissance. A Rome même le nom de Caractacus n'était pas sans éclat ; et le prince, en voulant rehausser sa gloire, augmenta celle du vaincu. On convoque le peuple comme pour un spectacle extraordinaire ; les cohortes prétoriennes sont rangées en armes dans la plaine qui est devant leur camp. Alors paraissent les vassaux du roi barbare, avec les ornements militaires, les colliers, les trophées conquis par lui sur les peuples voisins ; viennent ensuite ses frères, sa femme et sa fille ; enfin lui-même est offert aux regards. Les autres s'abaissèrent par crainte à des prières humiliantes ; lui, sans courber son front, sans dire un mot pour implorer la pitié, arrivé devant le tribunal, parla en ces termes : 

 

Discours de Caractacus devant le Sénat

XXXVII. "Si ma modération dans la prospérité eût égalé ma naissance et ma fortune, j'aurais pu venir ici comme ami, jamais comme prisonnier ; et toi-même tu n'aurais pas dédaigné l'alliance d'un prince issu d'illustres aïeux et souverain de plusieurs nations. Maintenant le sort ajoute à ta gloire tout ce qu'il ôte à la mienne. J'ai eu des chevaux, des soldats, des armes, des richesses : est-il surprenant que je ne les aie perdus que malgré moi ? Si vous voulez commander à tous, ce n'est pas une raison pour que tous acceptent la servitude. Que je me fusse livré sans combat, ni ma fortune ni ta victoire n'auraient occupé la renommée : et même aujourd'hui mon supplice serait bientôt oublié. Mais si tu me laisses la vie, je serai une preuve éternelle de ta clémence" Claude lui pardonna, ainsi qu'à sa femme et à ses frères. Dégagés de leurs fers, ils allèrent vers Agrippine, qu'on voyait assise à une petite distance sur un autre tribunal, et lui rendirent les mêmes hommages et les mêmes actions de grâce qu'à l'empereur ; chose nouvelle assurément et opposée à l'esprit de nos ancêtres, de voir une femme siéger devant les enseignes romaines : ses aïeux avaient conquis l'empire ; elle en revendiquait sa part. 

 

Nouveaux troubles en Bretagne

XXXVIII. Le sénat fut ensuite convoqué, et l'on y fit de pompeux discours sur la prise de Caractacus, que l'on comparait aux anciennes prospérités du peuple romain, lorsque Scipion, Paul-Émile et les autres généraux montraient à ses regards Siphax, Persée et d'autres rois, captifs et enchaînés. Les ornements du triomphe furent décernés à Ostorius. Il n'avait eu jusqu'alors que des succès : bientôt sa fortune se démentit ; soit que, délivré de Caractacus, et croyant la guerre terminée, il laissât la discipline se relâcher parmi nous ; soit que les ennemis, touchés du malheur d'un si grand roi, courussent à la vengeance avec un redoublement d'ardeur. Un préfet de camp et plusieurs cohortes légionnaires, restés chez les Silures pour y construire des forts, furent enveloppés ; et, si l'on ne fût promptement accouru des villages et des postes voisins, le massacre eût été général. Malgré ce secours, le préfet, huit centurions, et les plus braves soldats périrent. Peu de temps après, nos fourrageurs et la cavalerie envoyée pour les soutenir furent mis en déroute. » (Tacite, Annales, XII, 36-38)

 

« Enhardis par ces divisions et par les bruits de guerre civile sans cesse répétés, les Bretons levèrent la tête à l'instigation de Vénusius. Outre l'audace de son caractère et sa haine du nom romain, ce chef était animé contre la reine Cartismandua d'un sentiment personnel de vengeance. Cartismandua régnait sur les Brigantes, avec tout l'éclat du sang le plus illustre. Sa puissance s'était accrue à l'égal de sa noblesse, depuis qu'en prenant par trahison le roi Caractacus elle avait pour ainsi dire fourni à Claude la matière de son triomphe. De là l'opulence et tous les abus de la prospérité. Dédaignant Vénusius qui était son époux, elle admit au partage de son lit et de son trône Vellocatus, écuyer de ce prince. Ce scandale ébranla sa maison. L'époux avait pour lui l'opinion du royaume : la passion de la reine et sa cruauté protégeaient l'adultère. Vénusius appela du secours, et, secondé par la défection des Brigantes eux-mêmes, il réduisit Cartismandua aux dernières extrémités. Alors elle demanda l'appui des Romains. Nos cohortes et notre cavalerie, après des chances partagées, tirèrent enfin la reine de péril. Vénusius eut le royaume, et nous la guerre. » (Tacite, Histoires, III, 45)

 

 

 

 

Ces analectes sont les principales mentions historiques de cheffes combattantes. Nous ne prétendons nullement à l’exhaustivité sur la question.

 

Au-delà du caractère individuel, nominatif, de ce florilège antique, il existe d’autres témoignages écrits de la belligérance des femmes gauloises.

 

Leur combativité se retrouve dans un témoignage de Plutarque. Cet auteur nous raconte la fureur des femmes ambrones dans la bataille d’Aix-en-Provence opposant leurs époux et les troupes romaines de Marius, en 102 av. J.-C. (DEYBER 2009, p. 143).

 

« Mais là, les femmes se jetant à leur rencontre avec des épées et des haches et poussant des cris aigus de colère et de rage s’efforçaient de repousser à la fois les fuyards et leurs poursuivants, les uns comme traîtres, les autres comme ennemis : elles se mêlaient aux combattants ; de leurs mains nues, elles arrachaient les boucliers des Romains et saisissaient leurs épées, en supportant les blessures qui déchiraient leurs corps avec un courage invincible jusqu’à la fin. » (Plutarque, Vies parallèles, Marius, XIX, 9)

 

Des femmes étaient admises dans les conseils qui délibéraient de la paix et de la guerre (voir Plutarque, Les vertus des femmes, X ; Polyen, RG, VII, 50 ; Paradoxographe dit « du Vatican », Choses extraordinaires, A, 44, 2), mais cela ne signifie pas non plus qu’elles prenaient les armes.

 

Un autre texte, plus trivial, nous présente les femmes gauloises comme des furies dignes des plus belles bagarres de tavernes :

 

« Les Gaulois sont en général de haute taille; ils ont le teint blanc, la chevelure blonde, le regard farouche et effroyable. Leur humeur est querelleuse et arrogante à l'excès. Le premier venu d'entre eux, dans une rixe, va tenir tête à plusieurs étrangers à la fois, sans autre auxiliaire que sa femme, champion bien autrement redoutable encore. Il faut voir ces viragos, les veines du col gonflées par la rage, balancer leurs robustes bras d'une blancheur de neige, et lancer, des pieds et des poings, des coups qui semblent partir de la détente d'une catapulte. Calmes ou courroucés, les Gaulois ont presque toujours dans la voix des tons menaçants et terribles. Ils sont universellement propres et soigneux de leur personne. On ne voit qui que ce soit, homme ou femme, en ce pays, en Aquitaine surtout, porter des vêtements sales et déchirés ; rencontre si commune partout ailleurs.

 

Le Gaulois est soldat à tout âge. Jeunes, vieux courent au combat de même ardeur; et il n'est rien que ne puissent braver ces corps endurcis par un climat rigoureux et par un constant exercice. L'habitude locale en Italie de s'amputer le pouce pour échapper au service militaire, et l'épithète de "murcus" (poltron) qui en dérive, sont choses inconnues chez eux. Ils aiment le vin de passion, et fabriquent pour y suppléer diverses boissons fermentées. L'ivresse, cette frénésie volontaire, comme l'a définie Platon, y est l'état habituel de bon nombre d'individus de la basse classe, qui ne font qu'errer çà et là dans un abrutissement complet; ce qui justifie le mot de Cicéron dans son plaidoyer pour Fonteius : "Les Gaulois vont mettre de l'eau dans leur vin". Autant vaudrait, selon eux, y mettre du poison. » (Ammien Marcellin, Histoire de Rome, XV, XII)

 

 

L’écrit nous le montre : certaines femmes se battaient, à certains moments et à certains endroits, mais c’était bien loin d’être une généralité dans le monde celtique. Leur participation active à la chose militaire est clairement limitée et anecdotique. Souvenons-nous de la place qui leur était accordée en cas de conflits : placées au centre d’un cercle de chariots avec les pubères, les vieillards et les indigents, parfois abandonnées par leurs hommes dans la fuite d’un champ de bataille ou lors d’un siège (pensons au cas célèbre des Mandubiennes lors du siège d’Alésia – voir à ce titre les intéressantes réflexions d’Alain Deyber (DEYBER 2009, pp. 256-257)).

 

Il faut vraisemblablement penser ces guerrières comme des exceptions protohistoriques (les héroïnes existent, à travers les âges), nées de caractères forts, de positions hiérarchiques dominantes et / ou de situations particulières de désespoir (viol, défaite imminente et carnage prévisible, etc.). Du moins, tant que les sources archéologiques, sans doute insuffisamment exploitées, n’ont pas été soumises à des batteries d’analyses anthropologiques. Les études des ossements issus de « sépultures de guerriers » ne sont pas aussi fréquentes qu’il le faudrait. Le raisonnement est biaisé : on associe d’emblée l’arme au genre masculin. Gageons qu’une étude sexuée viendrait apporter quelques nouvelles pistes de réflexion sur ce sujet, sinon trancher net dans le vif du débat.

 

En attendant, contentons-nous de voir le fait guerrier comme intrinsèque à l’univers viril pour l’essentiel des cas. Même si, et là encore, il faut nuancer notre propos, plusieurs déesses guerrières sont identifiées par la littérature : Andrasta (déesse de la Victoire chez les Icéniens britanniques, invoquée avant l’entrée en guerre de Boudicca) ; Bellona (déesse chez les Scordisques, également attestée en Gaule) ; Bodb (ou Badb, Morrigain voire Macha, déesse de la guerre dans la tradition mythologique irlandaise), déjà connue en Gaule à l’époque gallo-romaine sous le nom de Catubodua et peut-être à l’époque laténienne sous le nom de Rigantona / Rigani (« la Grande Reine », la Rhiannon galloise)... Et ce n’est sans doute pas un hasard si ces divinités sont féminines. Et ça n’en est assurément pas que l’on retrouve une vénération pour des déesses guerrières chez des peuples où certaines femmes semblaient combattre.

 

 

Pour revenir à la question de l’application de cette « réalité antique » à la reconstitution historique, ce qui est certain, c’est qu’il s’agit avant tout d’un loisir et d’une passion. Que des femmes aient envie de s’adonner au combat antique demeure parfaitement légitime, pas davantage farfelu que ce désir de nombre d’entre nous d’être « des princes et des princesses », « des grands guerriers », ou de tout simplement prétendre « revivre comme autrefois ».

 

 

 

Les dates des écrivains antiques :

 

Tacite - 58-120 ap. J.-C.

Dion Cassius - 155-235 ap. J.-C.

Polybe - 208-126 av. J.-C.

Tite-Live - 59 av. J.-C. - 17 ap. J.-C.

Plutarque - 46-125 ap. J.-C.

Polyen - IIe s. ap. J.-C.

Ammien Marcellin - vers 330 - vers 395 ap. J.-C.

 

 

 

Bibliographie :

 

DEYBER 2009 : DEYBER A., Les Gaulois en guerre : stratégies, tactiques et techniques. Essai d'histoire militaire (IIe – Ier siècles av. J.-C.), Errance, Paris, 2009, 526 p.

 

KRUTA 2000 : KRUTA V., Les Celtes – Histoire et dictionnaire des origines à la romanisation et au christianisme, Bouquins – Robert Laffont, Paris, 2000, 1005 p.

 

Sans oublier le site Remacle.org, véritable manne sur les textes antiques.

 

 

Pour recopier cet article, merci de nous contacter : cerda.artisanat@gmail.com

 

De même, en cas de remarque, réclamation ou tout autre commentaire ; dont nous prendrons naturellement compte. Ce court article a vocation à vulgariser et à transmettre avant toute chose, ne l’oublions pas. 

 

Tag(s) : #Armement, #Protohistoire et histoire

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