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Les Helvètes, un important témoignage archéologique…

 

 

En 1986, une céramique de production étrusque en pâte grise a été découverte à Mantoue (Lombardie). La coupe a été retrouvée au sein d’un habitat étrusque, sous des couches romaines impériales et républicaines.

 

Cette poterie bénéficie désormais d’un grand renom au sein de la communauté scientifique, puisqu’elle a relancé une série de réflexions sur le peuple des Helvètes. A l’intérieur de cette coupe était gravé un graffito, empruntant les caractères de l’alphabet étrusque dans sa version récente des IV e et IIIe siècles av. J.-C. : « Eluveitie ».

 

eluveitie

Eluveitie. Dessin de la coupe en céramique et du graffito
étrusque gravé à l'intérieur. Vers 300 av. J.-C.
(in VITALI, KAENEL 2000, p. 118 ; d'après VITALI 1998).

 

« Eluveitie », littéralement « J’appartiens à l’Helvète » ! L’inscription, complète, écrite de droite à gauche selon l’usage étrusque, serait datée du IIIe siècle av. J.-C. Cette découverte revêt une importance capitale, puisque c’est l’attestation directe la plus ancienne d’un dérivé de l’ethnonyme helvète et « de l’existence d’une nation helvète constituée en tant que telle, dont les membres ont conscience de leur identité et de leurs différences par rapport aux autres peuples au sein de l’ « entité » celtique » (VITALI, KAENEL 2000, p. 122) vers 300 av. J.-C.

 

Cette coupe, appartenait certainement à un Helvète de Mantoue intégré à une frange élevée de la société. C’est du moins ce que l’on peut déduire de son intégration au sein d’une communauté étrusque urbaine et alphabétisée. Et cette élite avait conscience de l’identité du peuple auquel appartenait cet Helvète immigré à Mantoue.

 

 

 

Les Helvètes, quelques sources littéraires gréco-latines…

 

Ce graffito vieillit de deux siècles l’existence du peuple helvète, puisqu’il est antérieur aux témoignages fragmentaires de Poseidonios d’Apamée (Posidonius), un philosophe stoïcien grec (vers 135 av. J.-C. – vers 51 av. J.-C.) (pour plus de détails, confer MORET 2012), relayés par Athénée (F 240a EK, Athénée 233 d – 234 c) et par Strabon (F 272 EK, Strabon VII, 2, 2). Ce dernier témoigne de la participation des Helvètes à la guerre des Cimbres, des Ambrons et des Teutons (1) et présente les Helvètes comme étant ordinairement « des hommes qui possédaient beaucoup d’or, mais qui étaient de mœurs pacifiques ». Ce sont les plus vieilles attestations littéraires concernant les Helvètes.

 

D’après l’historien latin Tacite (Germania, 28, 2), qui nous écrit à la fin du Ier siècle de notre ère, le territoire des Helvètes se situait, au début du IIe siècle av. J.-C. dans le sud de l’Allemagne, dans une zone circonscrite entre la région du Rhin, du Main et de la Forêt Noire. Ce serait avec la migration cimbro-teutonique (113 à 101 av. J.-C.) que les Helvètes se mettraient en mouvement, désertant l’Allemagne méridionale pour occuper le Plateau suisse.

 

Un autre fameux témoignage, sans doute légendaire, est celui de Pline l’Ancien, dans l’ouvrage Naturalis Historia (livre XII, 5). Il nous parle d’un Helvète, nommé Hélico, un artisan (probablement un forgeron, mais peut-être un orfèvre, un charron, un charpentier ou un tonnelier… dans tous les cas, l’une des activités artisanales les plus réputées des Celtes) qui aurait séjourné à Rome vers la fin du Ve siècle av. J.-C.. Le retour de cet homme dans sa patrie, chargé de produits italiques (figues sèches, huile d’olive, vin, raisin…), aurait suscité des convoitises et amorcé le phénomène des migrations celtiques transalpines vers les terres fertiles du nord de l’Italie (Emilie-Romagne, Lombardie et Piémont). Un territoire riche alors occupé par les Etrusques qui sera sous domination celtique, plus tard province romaine nommée Gaule cisalpine ou « Gallia Togata » d’après la toge du citoyen romain que les Gaulois de la région furent les premiers à pouvoir porter.

 

Pline excuse presque ces Gaulois d’avoir voulu obtenir ces produits, même par la guerre : par cela, il rappelle le traumatisme célèbre relaté par une pléthore d’auteurs latins (2), à savoir l’épisode de Brennos, roi des Sénons immigrés en Cisalpine et chef légendaire de l’expédition des Celtes contre Rome en 386 av. J.-C. (« Vae Victis »). Toutefois, les Helvètes ne figurent pas parmi les peuples qui envahirent l’Italie, assiégèrent la ville étrusque de Clusium (Chiusi), et prirent Rome quelques mois plus tard, en 387/386 av. J.-C. (3). Cette grande migration, sans doute motivée par des causes plus graves (une surpopulation, des épidémies, une péjoration climatique, etc.), est vue à la lumière du mythe des bienfaits des terres italiennes. Pour Tite-Live (Ab Urbe condita libri, livre V, 34, 5), cette invasion trouverait son origine dans la vengeance d’un Etrusque de Chiusi, Arruns, dont la femme aurait été séduite par un certain Lucumon. Arruns aurait exporté du vin en Gaule dans le but d’exciter la convoitise des Celtes transalpins et les pousser à émigrer. Il s’agirait donc d’un méridional qui serait responsable de l’invasion celtique, et non un Celte de retour chez lui. La version de Pline l’Ancien peut s’expliquer, selon G. Kaenel et D. Vitali, par le fait que Pline était originaire de Côme, un oppidum autrefois client du peuple celte des Insubres. L’historien aurait délibérément enjolivé les responsabilités des Celtes, en adaptant sa version aux légendes locales… Dans quels buts ? Nous l’ignorons.

 

Le proconsul Jules César, dans le livre I de son Bellum Gallicum, insiste sur les Helvètes – ces derniers donnent prétexte à la poursuite de la conquête romaine, la fameuse « Guerre des Gaules » -, nous parle de différents nobles helvètes (Divico, Orgetorix…) et de la bravoure de cette nation. Il localise les quatre pagi helvètes sur le Plateau suisse, dans les premières décennies du Ier s. av. J.-C.

 

Quoi qu’il en soit, un Helvète a probablement vécu au début du IIIe s. av. J.-C. au Nord de l’Italie. Quant à savoir d’où est originaire le peuple helvète, où il a vécu avant les témoignages des Anciens et  quand il s’est formé… nous nous perdrions en conjectures douteuses à tenter d’y répondre. Faute de documents écrits, l’archéologie demeure lacunaire. De manière générale, l’ethnogénèse des différents peuples protohistoriques, de leurs langues et de leurs cultures, semble se perdre à l’Âge du Bronze, sinon au Néolithique final…

 

Alors, finalement, en reconstituant des tombes de La Tène C1 (250 à 190 av. J.-C.), retrouvées sur le Plateau suisse, avec notre association Cerda… sommes-nous des Helvètes ? La question reste ouverte. Si l’on se réfère à Tacite, les Germains arriveraient sur le Plateau suisse à la fin de cette période, ou au début de La Tène C2 (190 à 140 av. J.-C.). Cependant, il n’existe pour l’heure aucune preuve absolue… Faute de découverte similaire à celle de Mantoue en Suisse occidentale, nous en sommes encore réduits à des suppositions, voire à nos fantasmes.    

 

(1)   Ils écrasent Lucius Cassius à la bataille d’Agen en 107 av. J.-C., puis gagnent une seconde fois en 105 av. J.-C. à Orange. Finalement, Marius inflige une défaite cuisante – près de 100 000 morts ou prisonniers selon Plutarque (Vie de Marius, XXII) – à la bataille de Pourrières / bataille d’Aix en 102 av. J.-C. à cette coalition barbare ; et les Tigurins, l’un des pagi des Helvètes, menés par Divico, semblent s’être alors retirés du conflit.

 

(2)   Tite-Live (Histoire romaine, V, 38, 48), Orose (Histoire contre les païens, II, 19), Silius Italicus (Guerre punique, IV, 148 sqq.), Plutarque (Vie de Camille, 17-29), Avienus (Epit., 372) et Appien (De rebus Gallicis, III).

 

(3)   Prise de Rome traumatisante, sans doute à l'origine de la fameuse réforme de Camille vers 367-365 av. J.-C.

 

 

 

 

Bibliographie :

 

KAENEL 2012 : Kaenel G., L’an -58. Les Helvètes. Archéologie d’un peuple celte, Presses polytechniques et universitaires romandes, Collection Le savoir suisse, 82, Lausanne, 2012, pp. 20-23.

 

MORET 2012 : Pallas P., Posidonius et les passions de l’or chez les Gaulois, PALLAS, 90, 2012, pp. 143-158.

 

Collectif 2012 : Collectif, Die Welt der Kelten. Zentren der Macht – Kostbarkeiten der Kunst, Catalogue de l'exposition à Stuttgart, 2012, 552 p. (La coupe était placée dans la salle d'introduction !)

 

VITALI, KAENEL 2000 : Vitali D., Kaenel G., Un Helvète chez les Etrusques vers 300 av. J.-C., Archéologie Suisse, 2000, pp. 115-122.

 

Et le site remacle.org, mine d’or concernant les textes antiques !

 

 

 

Vous connaissez désormais l'origine du nom du célèbre groupe suisse de metal d'inspiration celtique...

 

Pour recopier cet article, merci de nous contacter : cerda.artisanat@gmail.com

 

De même, en cas de remarque, réclamation ou tout autre commentaire ; dont nous prendrons naturellement compte. Ce court article a vocation à vulgariser et à transmettre avant toute chose, ne l’oublions pas. 

 

Tag(s) : #Protohistoire et histoire, #Céramique, #Langue

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